Les amis trop d'accord

Les fables de la Motte
Partager sur Facebook

Il étoit quatre amis qu' assortit la fortune ;
gens de goût et d' esprit divers.
L' un étoit pour la blonde, et l' autre pour la brune ;
un autre aimoit la prose, et celui-là les vers.
L' un prenoit-il l' endroit ? L' autre prenoit l' envers.
Comme toûjours quelque dispute
assaisonnoit leur entretien,
un jour on s' échauffa si bien,
que l' entretien devint presque une lutte.
Les poumons l' emportoient ; raison n' y faisoit rien.
Messieurs, dit l' un d' eux, quand on s' aime,
qu' il seroit doux d' avoir même goût, mêmes yeux !
Si nous sentions, si nous pensions de même,
nous nous aimons beaucoup, nous nous aimerionsmieux.
Chacun étourdiment fut d' avis du problême,
et l' on se proposa d' aller prier les dieux
de faire en eux ce changement extrême.
Ils vont au temple d' Apollon
présenter leur humble requête ;
et le dieu sur le champ, dit-on,
des quatre ne fit qu' une tête :
c' est-à-dire, qu' il leur donna
sentimens tout pareils et pareilles pensées ;
l' un comme l' autre raisonna.
Bon, dirent-ils, voilà les disputes chassées
oui, mais aussi voilà tout charme évanouï ;
plus d' entretien qui les amuse.
Si quelqu' un parle, ils répondent tous, oüi.
C' est désormais entr' eux le seul mot dont on use.
L' ennui vint : l' amitié s' en sentit altérer.
Pour être trop d' accord nos gens se désunissent.
Ils cherchent enfin, n' y pouvant plus durer,
des amis qui les contredissent.
C' est un grand agrément que la diversité.
Nous sommes bien comme nous sommes.
Donnez le même esprit aux hommes ;
vous ôtez tout le sel de la société.
L' ennui nâquit un jour de l' uniformité.

Fable suivante

Autres fables du même auteur

L'Homme et la Sirène
Quelle espece est l' humaine engeance !Pauvres mortels où sont donc vos beaux jours ?Gens de desir et d' espérance,vous soûpirez long-temps après la jouïssance ;jouïssez-vous ? Vous vous plaignez toûjours.Mille et mille projets roulent…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
L'Orne et le Noyer
Sur le penchant d' une montagne,haut et puissant seigneur de la campagne,l' orme habitoit près du noyer.Bons voisins, ils jasoient pour se désennuyer.L' orme disoit à son compere ;en vérité j' ai lieu de me plaindre du sort.Je suis haut,…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
Le Boeuf et le Ciron
Qu' est-ce que l' homme ? Aristote répond :c' est un animal raisonnable.Je n' en crois rien ; s' il faut le définir à fond,c' est un animal sot, superbe et misérable.Chacun de nous sourit à son néant,s' exagere sa propre idée :tel s'…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
Le Mocqueur
Halte-là, lecteur, et qui vive ?Es-tu le partisan ou l' envieux du beau ?Et si par hazard il m' arrivede t' offrir quelque trait sensé, vif et nouveau,n' es-tu point résolu d' avanceà le trouver mauvais, et sans autre pourquoi ?S' il est…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
La Pie
Un traitant avoit un commis ;le commis un valet ; le valet une pie.Quoique de la rapine ils fussent tous amis,des quatre, l' animal étoit la moins harpie.Le financier en chef voloit le souverain ;le commis en second voloit l' homme d'…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
Plus de Fables