L'Homme et la Sirène

Les fables de la Motte
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Quelle espece est l' humaine engeance !
Pauvres mortels où sont donc vos beaux jours ?
Gens de desir et d' espérance,
vous soûpirez long-temps après la jouïssance ;
jouïssez-vous ? Vous vous plaignez toûjours.
Mille et mille projets roulent dans vos cervelles.
Quand ferai-je ceci ? Quand aurai-je cela ?
Jupiter vous dit, le voilà,
demain dites-m' en des nouvelles,
jouïssez ; je vous attends-là.
Ne vous y trompez pas ; toute chose à deux faces ;
moitié défauts et moitié graces.
Que cet objet est beau ! Vous en êtes tenté.
Qu' il sera laid, s' il devient vôtre !
Ce qu' on souhaite est vû du bon côté ;
ce qu' on posséde est vû de l' autre.
D' une sirène un homme étoit amoureux fou.
Il venoit sans cesse au rivage
offrir à sa Venus le plus ardent hommage ;
se tenoit là, soupiroit tout son soû.
La nuit l' en arrachoit à peine,
les soucis avoient pris la place du sommeil ;
et la nuit se passoit à presser le soleil
de revenir lui montrer sa sirène.
Quels yeux ! Quels traits ! Et quel corps faitau tour !
S' écrioit-il : quelle voix ravissante !
Le ciel n' enferme pas de beauté si touchante.
Il languit, séche, meurt d' amour.
Neptune en eut pitié. ça, lui dit-il un jour,
la sirène est à toi ; je l' accorde à ta flamme.
L' hymen se fait ; il est au comble de ses voeux ;
mais dès le lendemain le pauvre malheureux
trouve un monstre au lieu d' une femme.
Pauvre homme ! Autant l' avoient travaillé sestransports,
autant le dégoût le travaille.
Le desirant ne vit que la tête et le corps ;
le jouïssant ne vit que la queuë et l' écaille.

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