Mercure et les Ombres

Les fables de la Motte
Partager sur Facebook

Mercure conduisoit quatre ombres aux enfers.
Comptons-les : une jeune fille,
item un pere de famille,
plus un héros, enfin un grand faiseur de vers.
Allant de compagnie, au gré du caducée
ils s' entretenoient en chemin.
Hélas, dit l' ombre fille, en pleurant son destin,
que l' on me plaint là-haut ! Je lis dans la pensée
de mon amant ; il mourra de chagrin.
Il me l' a dit cent fois, du ton qui se fait croire,
que loin de moi, le jour ne lui seroit de rien.
Quel amour ! Chaque instant en serroit le lien.
M' aimer, me plaire, étoient son plaisir et sa gloire.
S' il ne meurt, je me promets bien
de revivre dans sans mémoire,
pour moi, dit l' ombre pere, il me reste là-haut
des enfans bien nés, une femme
ils m' aimoient tous du meilleur de leur ame.
Je suis sûr qu' à présent on pleure comme il faut.
Ils me regretteront long-temps sur ma parole ;
les pauvres gens ! Que le ciel les console.
L' ombre héros disoit : eh qu' êtes-vous vraiment,
près d' un mort comme moi par cent combats célébre ?
Je m' assure qu' en ce moment
les cris des peuples font mon oraison funèbre.
Mon nom ne mourra point ; du Gange jusqu' à l' èbre,
d' âge en âge il ira semer l' étonnement.
Croirai-je que quelque autre espére
de vivre autant que moi ? Moi, dit le fier rimeur ;
qu' est-ce qu' Achille auprès d' Homere ?
On me lira par-tout ; on m' apprendra par coeur.
Dieu sçait comme à présent le monde me regrette.
Vous vous trompez, héros, pere, amante, poëte,
leur dit le dieu. Toi la belle aux doux yeux,
ton amant consolé près d' une autre s' engage.
Toi, pere, tes enfans chiffrant à qui mieux, mieux,
calculent tous tes biens, travaillent au partage ;
ta femme les chicane ; et de toi, pas un mot :
chacun ne songe qu' à son lot.
Quant à toi, général d' armée,
on a nommé ton successeur.
C' est le héros du jour ; déja la renommée
le met bien au-dessus de son prédécesseur.
Et vous, monsieur l' auteur, qui ne pouviez comprendre
que de vous on put se passer,
la mort, disent-ils tous à bien fait de vous prendre.
Vous commenciez fort à baisser.
Ces ombres se trompoient ; nous faisons même faute.
Aux morts comme aux absens nul ne prend intérêt.
Nous laissons en mourant le monde comme il est.
Compter sur des regrets, c' est compter sans son hôte.

Fable suivante

Autres fables du même auteur

L'Homme et la Sirène
Quelle espece est l' humaine engeance !Pauvres mortels où sont donc vos beaux jours ?Gens de desir et d' espérance,vous soûpirez long-temps après la jouïssance ;jouïssez-vous ? Vous vous plaignez toûjours.Mille et mille projets roulent…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
L'Ecrevisse qui se romp la jambe
Nous autres inventeurs de fablesnous avons droit pour orner nos tableaux,et sur le vraisemblable, et même sur le faux.Nous pouvons, s' il nous plaît donner pour véritablesles chimeres des temps passés.Un fait est faux ; n' importe ; on l'…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
Les amis trop d'accord
Il étoit quatre amis qu' assortit la fortune ;gens de goût et d' esprit divers.L' un étoit pour la blonde, et l' autre pour la brune ;un autre aimoit la prose, et celui-là les vers.L' un prenoit-il l' endroit ? L' autre prenoit l'…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
Les Singes matelots
Un navire chargé d' une peuplade singe,colonie amassée aux forêts de Narsinge,venoit d' arriver dans un port.Le débit étoit sûr de cette marchandise ;le roi du pays l' aimoit fort.Que ce fût bon goût ou sotise,avec lui tout son peuple…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
Les Grillons
Deux grillons bourgeois d' une ville,avoient élû pour domiciled' un magistrat le spacieux palais.Hôtes du même lieu, sans pourtant se connoître,l' un logeoit en seigneur au cabinet du maître ;l' autre dans l' antichambre habitoit en…
Fable :: Antoine Houdar de La Motte
Partager sur Facebook
Plus de Fables