Le Renard anglais

Les fables de La Fontaine
Partager sur Facebook

Le bon coeur est chez vous compagnon du bon sens
Avec cent qualités trop longues à déduire,
Une noblesse d’âme, un talent pour conduire
Et les affaires et les gens,
Une humeur franche et libre, et le don d’être amie
Malgré Jupiter même et les temps orageux.
Tout cela méritait un éloge pompeux :
Il en eût été moins selon votre génie ;
La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie.
J’ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux
Y coudre encore un mot ou deux
En faveur de votre patrie :
Vous l’aimez. Les Anglais pensent profondément ;
Leur esprit, en cela, suit leur tempérament.
Creusant dans les sujets, et forts d’expériences,
Ils étendent partout l’empire des sciences.
Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour :
Vos gens à pénétrer l’emportent sur les autres ;
Même les chiens de leur séjour
Ont meilleur nez que n’ont les nôtres.
Vos renards sont plus fins ; je m’en vais le prouver.
Par un d’eux, qui, pour se sauver
Mit en usage un stratagème
Non encore pratiqué, des mieux imaginés.
Le scélérat, réduit en un péril extrême,
Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez,
Passa près d’un patibulaire :
Là, des animaux ravissants,
Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire,
Pour l’exemple pendus, instruisaient les passants.
Leur confrère, aux abois, entre ces morts s’arrange.
Je crois voir Annibal qui, pressé des Romains
Met leurs chefs en défaut, ou leur donne le change,
Et sait, en vieux Renard, s’échapper de leurs mains.
Les chefs de meute, parvenues
À l’endroit où pour mort le traître se pendit,
Remplirent l’air de cris : leur maître les rompit,
Bien que de leurs abois ils perçassent les nues.
Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.
« Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant ;
Mes chiens n’appellent point au-delà des colonnes
Où sont tant d’honnêtes personnes.
Il y viendra, le drôle ! » Il y vint, à son dam.
Voilà maint basset clabaudant ;
Voilà notre Renard au charnier se guindant.
Maître pendu croyait qu’il en irait de même
Que le jour qu’il tendit de semblables panneaux ;
Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux.
Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème !
Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté,
N’aurait pas cependant un tel tour inventé,
Non point par peu d’esprit : est-il quelqu’un qui nie
Que tout Anglais n’en ait bonne provision ?
Mais le peu d’amour pour la vie
Leur nuit en mainte occasion.
Je reviens à vous, non pour dire
D’autres traits sur votre sujet ;
Tout long éloge est un projet
Peu favorable pour ma lyre.
Peu de nos chants, peu de nos vers,
Par un encens flatteur amusent l’Univers,
Et se font écouter des nation étranges.
Votre Prince vous dit un jour
Qu’il aimait mieux un trait d’amour
Que quatre pages de louanges.
Agréez seulement le don que je vous fais
Des derniers efforts de ma Muse.
C’est peu de chose ; elle est confuse
De ces ouvrages imparfaits.
Cependant ne pourriez-vous faire
Que le même hommage pût plaire
À celle qui remplit vos climats d’habitants
Tirés de l’île de Cythère ?
Vous voyez par là que j’entends
Mazarin, des Amours Déesse tutélaire.

Fable suivante

Autres fables du même auteur

Les Loups et les Brebis
Après mille ans et plus de guerre déclarée,Les Loups firent la paix avecque les Brebis.C’était apparemment le bien des deux partis ;Car si les Loups mangeaient mainte bête égarée,Les bergers de leur peau se faisaient maints habits.Jamais…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
La Colombe et la Fourmi
L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.Le long d’un clair ruisseau buvait une Colombe :Quand sur l’eau se penchant une Fourmi y tombe.Et dans cet Océan l’on eût vu la FourmiS’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.La Colombe…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
La Tortue et les deux Canards
Une Tortue était, à la tête légère,Qui lasse de son trou voulut voir le pays.Volontiers on fait cas d’une terre étrangère :Volontiers gens boiteux haïssent le logis.Deux Canards à qui la CommèreCommuniqua ce beau dessein,Lui dirent…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
Le Dépositaire infidèle
Grâce aux filles de Mémoire,J’ai chanté des animaux ;Peut-être d’autres hérosM’auraient acquis moins de gloire.Le Loup, en langue des Dieux,Parle au Chien dans mes ouvrages :Les bêtes, à qui mieux mieux,Y font divers personnages :Les…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
Les Animaux malades de la peste
Un mal qui répand la terreur,Mal que le Ciel en sa fureurInventa pour punir les crimes de la terre,La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,Faisait aux Animaux la guerre.Ils ne mouraient pas…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
Plus de Fables