Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils de roi

Les fables de La Fontaine
Partager sur Facebook

Quatre chercheurs de nouveaux mondes,
Presque nus échappés à la fureur des ondes,
Un Trafiquant, un Noble, un Pâtre, un Fils de Roi,
Réduits au sort de Bélisaire,
Demandaient aux passants de quoi
Pouvoir soulager leur misère.
De raconter quel sort les avait assemblés,
Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,
C’est un récit de longue haleine.
Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine :
Là le conseil se tint entre les pauvres gens.
Le Prince s’étendit sur le malheur des grands.
Le Pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée
De leur aventure passée,
Chacun fit de son mieux, et s’appliquât au soin
De pourvoir au commun besoin.
« La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ?
Travaillons : c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome. »
Un Pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ; croit-on
Que le Ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées
De l’esprit et de la raison,
Et que de tout berger, comme de tout mouton,
Les connaissances soient bornées ?
L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon
Par les trois échoués au bord de l’Amérique.
L’un, c’était le Marchand, savait l’arithmétique :
« À tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon.
– J’enseignerai la politique »,
Reprit le Fils de roi. Le Noble poursuivit :
« Moi, je sais le blason ; j’en veux tenir école. »
Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit,
La sotte vanité de ce jargon frivole !
Le Pâtre dit : « Amis, vous parlez bien ; mais quoi !
Le mois a trente jours ; jusqu’à cette échéance
Jeûnerons-nous, par votre foi ?
Vous me donnez une espérance
Belle, mais éloignée ; et cependant j’ai faim.
Qui pourvoira de nous au dîner de demain ?
Ou plutôt sur quelle assurance
Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui ?
Avant tout autre, c’est celui
Dont il s’agit. Votre science
Est courte là-dessus : ma main y suppléera. »
À ces mots, le Pâtre s’en va
Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente,
Pendant cette journée et pendant la suivante,
Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fit tant
Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.
Je conclus de cette aventure,
Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours,
Et grâce aux dons de la Nature,
La main est le plus sûr et le plus prompt secours.

Fable suivante

Autres fables du même auteur

Le Vieillard et l’Âne
Un Vieillard sur son Âne aperçut en passantUn pré plein d’herbe et fleurissant :Il y lâche sa bête, et le grison se rueAu travers de l’herbe menue,Se vautrant, grattant, et frottant,Gambadant, chantant, et broutant,Et faisant mainte…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
Le Loup, la Chèvre et le Chevreau
La Bique, allant remplir sa traînante mamelle,Et paître l’herbe nouvelle,Ferma sa porte au loquet,Non sans dire à son Biquet :« Gardez-vous, sur votre vie,D’ouvrir que l’on ne vous die,Pour enseigne et mot du guet :Foin du Loup et de…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
Le Singe et le Chat
Bertrand avec Raton, l’un Singe, et l’autre Chat,Commensaux d’un logis, avaient un commun Maître.D’animaux mal-faisans c’était un très-bon plat ;Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être.Trouvait-on quelque chose au logis de…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
L’Âne et le petit Chien
Ne forçons point notre talent,Nous ne ferions rien avec grâce :Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse,Ne saurait passer pour galant.Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie,Ont le don d’agréer infus avec la vie.C’est un point qu’il leur…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
L’Aigle, la Laie et la Chatte
L’Aigle avait ses petits au haut d’un arbre creux.La Laie au pied, la Chatte entre les deux ;Et sans s’incommoder, moyennant ce partage,Mères et nourrissons faisaient leur tripotage.La Chatte détruisit par sa fourbe l’accord.Elle grimpa…
Fable :: Jean de la Fontaine
Partager sur Facebook
Plus de Fables